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La gorge de Malakoff par Adolphe Yvon, 1859, Musée national du château de Versailles

La guerre de Crimée commence par une histoire religieuse derrière laquelle se cache le désir du Tsar Nicolas1° d’ouvrir son empire sur la Méditerranée par la mer Noire, celle de Marmara puis les Dardanelles occupés par l’Empire Ottoman. Le port russe de Sébastopol est tout destiné pour assurer le terminal d’une telle route. Au prétexte de protéger les orthodoxes malmenés dans les lieux saints par les catholiques, le tsar Nicolas 1er demande au sultan ottoman d’accepter le protectorat de la Russie sur tous les sujets slaves et orthodoxes de son Empire. Le sultan Abdul-Medjid 1er refuse, d’une part car les lieux saints sont depuis des siècles protégés par la France, et d’autre part parce qu’il apprend qu’il s’agit d’une manœuvre de diversion visant à cacher un projet de main mise sur Constantinople et notamment Sainte Sophie, l’icône orthodoxe.

Nicolas investit donc tous les territoires ottomans qui ont une façade sur la mer Noire. L’Empire Ottoman déclare alors la guerre à la Russie le 4 octobre 1853. La flotte turque est aussitôt détruite par une escadre russe dans le port de Sinope, le 30 novembre 1853.

L’Angleterre de la reine Victoria se met aux côtés des ottomans. Napoléon III qui rêve en secret de venger son oncle Napoléon 1° et d’humilier la Russie se met aux côtés des Anglais qu’il admire,  à l’inverse de son ancêtre (ils ont accompli la grande révolution industrielle qu’il veut imposer à la France : acier, mines, vapeur…). Il fait d’une pierre trois coups : rassurer les Anglais, redorer la fonction impériale qu’il remet au gout du jour, attaquer si possible Moscou. Aucune tentative de conciliation n’aboutit et le 28 mars 1854, Londres et Paris déclarent donc la guerre à Saint-Pétersbourg. Napoléon III convainc les Anglais de ne pas perdre de temps et de porter la guerre directement à Sébastopol, la grande base navale russe du sud de la Crimée.

Ce plan est adopté en avril. Les préparatifs pour attaquer la Crimée sont lancés. C’est un nouveau conflit international de grande ampleur qui voit se lever d’importantes troupes notamment en France mais aussi en Sardaigne et en Turquie. L’Angleterre et sa force navale apportent des moyens de transports avec une logistique élaborée comme l’utilisation du chemin de fer qui fait de ce conflit la première guerre moderne du XIX° siècle, le prélude aux conflits internationaux du siècle suivant. On utilise pour la première fois la vapeur sur des bateaux en acier : les cuirassiers, mais aussi le télégraphe, les infirmières militaires avec des ambulances (l’infirmière britannique Florence Nightingale), les correspondants de guerre avec les textes et les premières images photographiques.

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Premiers clichés photographiques de correspondants de guerre! On est en 1855!

Les premiers contingents arrivent à Gallipoli dans les Dardanelles dès juillet 1854. On sait aujourd’hui que des bateaux sont partis de Marseille à ce moment-là avec le choléra à leur bord! Le grand débarquement n’a lieu que le 14 septembre 1854 et les alliés, très vite, battent les russes à l’Alma: le 20 septembre. Les zouaves français se distinguent par leur bravoure. Les alliés mettent aussitôt le siège devant Sébastopol.

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Gravure journal anglais de l’époque: 1854. Infanteries Françaises débarquant à Gallipoli.

D’octobre 1854 à septembre 1855, le port est assiégé. Après avoir démonté les canons de marine, la flotte russe se saborde dans la baie de Sébastopol pour en interdire l’accès aux navires franco-britanniques. Mais la ville est finalement prise le septembre 1855. Pourtant l’armée alliée est décimée par le choléra, le scorbut et le typhus en partie liés à la malnutrition et  cela malgré l’utilisation du train pour l’approvisionnement de la troupe. L’assaut final est donné par le général Pélissier tandis que le général Mac-Mahon s’empare du « fort de Malakoff » et se signale après cette prise par la phrase célèbre : « J’y suis, j’y reste » . Les Russes abandonnent la ville après y avoir mis le feu.

Vu l’état pitoyable de leurs armées, les Franco-britanniques ne peuvent envisager l’invasion de la Russie par le sud. Ils ne peuvent non plus attaquer plus directement Saint-Pétersbourg, la capitale russe, par la mer Baltique contrôlée par la Prusse, pays qui reste fidèle à son allié russe. Il faut donc négocier. Lors des négociations de paix, la Russie n’a pas dû céder grand-chose de son territoire mais elle a été profondément humiliée et meurtrie par les clauses du traité. Sur le plan historique, il a fallu attendre 1945 pour que la Russie retrouve une position de grande puissance pleine et entière en Europe.

Les Britanniques et les Français obligent la Russie à reconnaître l’indépendance de l’Empire ottoman et l’autonomie des principautés de Moldavie et de Valachie et la libre circulation sur le Danube. Le traité de Paris est signé le 30 mars 1856, avec le Tsar Alexandre II (son père, Nicolas 1er est décédé le 2 mars 1855)

Pendant les onze mois de siège, les alliés ont perdu près de 115 000 hommes (dont 95 000 Français).

Des 750.000 soldats qui périrent lors de la Guerre de Crimée, deux tiers étaient russes. Les trois-quarts des morts sont liés aux maladies, dont le choléra, qui ont fait des ravages. Les civils qui moururent de faim, de maladies ou à la suite de massacres ou d’épurations ethniques n’ont jamais été comptés. On estime leur nombre entre 300.000 et un demi-million.

Que reste-t-il de cette guerre ?

  • Des boulevards, avenues, station de métro et pont à Paris : Sébastopol, Alma, Bizot….
  • La Vierge du Puy dont le métal provient des canons russes fondus.
  • Le Zouave du pont de l’Alma
  • la ville de Malakoff, dans les Hauts-de-Seine
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Station de métro Bizot, Boulevard Sébastopol, Notre Dame du Puy, Le Zouave du Pont de l’Alma.

Des Farlots mort à la guerre de Crimée (1854-1856).

Le calvaire de certains de ces soldats commence très vite puisqu’on sait aujourd’hui que les premiers soldats, partis de Marseille en juin 1854 sur des petits voiliers de commerce de petit tonnage, ont débarqué à Gallipoli courant juillet touchés depuis le départ par le choléra. L’épidémie s’était propagée en ville, dès juin 1854, à partir d’un soldat dragon malade venant d’Avignon et avait fait en 4 mois plus de 3000 morts. Dans son travail de recherche, Jacques Evrard a retrouvé 4 soldats farlots décédés au cours de ce conflit. Comme nous l’avons vu, beaucoup de combattants sont, en majorité, morts d’affections médicales infectieuses: cela vaut pour les chazellois. L’un meurt cependant de septicémie, mais après une amputation pour traiter une plaie de guerre. Voici la liste:

  1. Benoit THELISSON                  Hôpital Gallipoli, juillet 1854
  2. François GONON                      Hôpital Constantinople, juin 1855
  3. François-Eugène GRANGE   Hôpital Sébastopol, octobre 1855
  4. Etienne DELAY                          Hôpital Constantinople, novembre 1855

1-Benoit Thélisson est né à Chazelles le 11-02-1828 de Clément T. et Benoite Bissardon. Il est cuirassier du 9°. Il rentre à l’hôpital militaire de Gallipoli le 26-07-1854, atteint par le choléra, et y décède le 30.07.1854. Il a 26 ans. Il vient probablement juste d’arriver!

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Le 6 juin 1854, le 9 e cuirassier embarque à Marseille à destination de l’Orient. Le 6 juin 1854, le 9 e cuirassier embarque à Marseille à destination de l’Orient. Il est en compte, avec le 6 e cuirassier, à la 3 e brigade du général d’Elchingen. Ces unités passeront l’hiver à Andrinople. Le 30 mai et 1er juin 1855, par les navires « SS le Barlen » – « SS le Panama » – « SS l’Orénoque », la brigade est transportée en Crimée. Toute la cavalerie est, début juin, sous Sébastopol. En septembre 1855, le régiment assiste, sans être engagé, à la prise de Malakoff. Il sera de retour en France fin mai 1856.

2-François Gonon est né à Chazelles le 17-04-1833 de Antoine G. et Jeanne Thollet. Il est affecté au 10° régiment de chasseurs à pied. Il rentre à l’hôpital militaire de Constantinople pour des blessures par éclats d’obus. Il est amputé du bras droit mais meurt de septicémie le 07-06-1855. Il a 22 ans.

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Le 10e bataillon de chasseurs est créé en 1840. Il est envoyé en Orient de 1854 à 1856, où il se distingue au siège de Sébastopol. Le 2/04/1855, il embarque à Marseille pour Constantinople et la Crimée sur “l’Espérance”. Le 10/04/1855, il débarque à Constantinople et participe sous les ordres du général Pélissier à la prise de Malakoff

3-François Eugène Grange est né à Chazelles le 30-04-1833 de Antoine G. et Claudine Beyron. Il est fusilier au 15° RI Il est admis le 09-10-1855 à l’hôpital ambulant du 1° corps d’armée, 3°division. Il est atteint de choléra et y meurt le 12-12-1855. Il a 22 ans.

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Il a probablement été intégré dans un corps d’armée de réserve constitué dans l’hiver 1854. Le 15° RI forme avec le 96° RI la 2° brigade qui participe au siège de Sébastopol à partir d’avril 1855 sous le commandement du général Regnault de Saint Jean d’Angély.

4-Etienne Delay est né à Chazelles le 05-03-1831 de Jacques D. et Claudine Seraille. Il est canonnier au 8° RA. Il est admis à l’hôpital militaire de Constantinople le 01-10-1955 pour diarrhée et scorbut. Il y décède le 16-11-1855. Il a 24 ans.

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Le 8° Régiment d’Artillerie a fait la campagne de Crimée avec la bataille de l’Alma en 1854 et le siège de Sébastopol dès 1855

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Prise de la tour de Malakoff par le général Mac-Mahon, le 8 septembre 1855 (par Adolphe Yvon) Wikimedia

Voici une petite page de l’histoire de France qui s’est déroulée il y a 160 ans maintenant et dont nous n’avons plus beaucoup de souvenirs. Il faut dire q’il s’agissait encore, comme beaucoup d’autres conflits, d’une guerre probablement inutile dont il a fallu vite oublier les morts pour ne garder que le souvenir de l’héroïsme des soldats de l’Alma pour le grand bonheur des gouvernants.

Chazelles a donné plusieurs de ses enfants à ce conflit. Il nous a paru intéressant de faire ressurgir leur nom et leur histoire afin que, comme tous les autres soldats morts pour la Patrie, ils soient honorés. Bien d’autres jeunes dans les nombreux villages voisins ont disparu au cours des nombreux conflits du 19° siècle et notamment lors des guerres napoléoniennes. Nous nous efforçons d’en dresser la liste pour un prochain article.

Nous remerçions Jacques Evrard, vice-président de PHIAAC, généalogiste, qui nous a permis d’écrire cet article grâce à ses travaux de recherche. 

Bien sûr, nous ne prétendons pas que la liste proposée des morts ou disparus provenant de Chazelles soit complête. Vous nous aideriez si vous connaissez par renseignements familiaux d’autres soldats morts ou blessés lors de ce conflit. Envoyez vos propositions à

phiaac42140@gmail.com