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Par la lorgnette: la rue des Chevaliers de Malte d’un bout à l’autre.

Avant de vous raconter l’histoire de cette rue, il importe d’en situer l’endroit. Le passage est signalé dans les plans de la ville avant la Révolution. Il est matérialisé par le cercle rouge et coorespond à une allée dans les vergers et jardins de la propriété des commandeurs de la place: chevaliers de Saint-Jean, puis de Rhodes et enfin de Malte.

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Plan d’avant la Révolution (un détail de la carte détenue par Henri Brun)

Nous sommes à la sortie de la « Grande Guerre ». La Cour du Château (elle est improprement appelée ainsi puisque la vraie se trouve de l’autre coté vers l’église) n’a pas l’allure d’aujourd’hui (malgré tout récemment et agréablement améliorée par les travaux de réfection et de ravalement de Henri Brun, amoureux des vieilles pierres et de leur histoire qui se fait plaisir dans le plus ancien quartier de Chazelles, celui qui est au cœur de notre petite histoire. Il a donné à cette cour, avec le transfert de la poissonnerie depuis la place Poterne, un petit air médiéval avec ses jolis carreaux fumés joliment entourés de laiton).

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La cour du Château avant la 1° guerre mondiale (Cartes postales collection Marc Valla. Voir Chazelles-Histoire)

Les tours du Château se dressent fièrement (trop peut-être, puisqu’on les fait disparaitre avant la 2° guerre mondiale!) de part et d’autre du bâtiment central qui a servi de commanderie et accueille désormais un café et des artisans. C’est un quartier particulier plein de vie dans Chazelles. On y vit un peu dehors et la cour est le grand terrain de jeu des enfants dans la journée, la terrasse des grands en fin des journée après le travail  pour des heures de discussion dans des petits « salons » particuliers organisés dans les nombreux coins ou au « bistrôt ».

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Plan de masse du quartier en 1900 (détail du plan réalisé lors du projet de construction de l’école des filles dans l’enclos du presbytère devenu le jardin public. Cette école verra finalement le jour et se situera à l’angle de la future avenue des Tilleuls en face du château Ferrier

A droite de la tour Est et en face de la porte de l’Eglise, Monsieur Thiollier, marchand de vin,  est dans une maison qui a appartenu à Baptiste Bonnal, patissier à Saint- Roch. Elle s’appuie sur une partie des anciennes granges du château et sur une petite maison appartenant à Gabriel Bonnal, son frère (les Bonnal ont hérité de Madame veuve Bonnet née Besson, leur tante). Au fond de sa propriété, il est mitoyen avec le clos Murigneux, (un autre pâtissier qui a vitrine sur la rue de l’Église après la tour Paparel), un  jardin appartenant à l’Association pour le Culte Catholique et la propriété de Mademoiselle Venet, ces deux derniers lots donnant aussi sur la rue des Écoles.  À gauche on trouve la maison de l’ébéniste-menuisier Pelletier. Elle a été construite au sortir de la guerre de 1870 par Mathieu Tricaud, artisan maçon dans la cour du Château et, depuis 1900, occupée puis améliorée par l’artisan qui y a mis un tout à l’égout avec WC pour certains locataires. Tout à côté, au sud, on trouve une maison avec jardin héritée aussi par Pierre Bonnal, frère des deux précédents et provenant aussi de la succession de Madame Veuve Bonnet. La rue qui va de la cour du Château au boulevard du Midi porte d’ailleurs son nom comme l’impasse qui prend entre la maison Pelletier et Bonnal. Nombres de personnes habitent dans ce « passage » qui ne possède généralement pas le « tout à l’égout ». C’est une série de petites maisons (curieusement absentes sur le plan de masse établi par la mairie lors du projet de l’école des filles) qui prend place entre la propriété Pelletier et l’immeuble de 2 étages au bout de l’impasse du côté de la rue des Écoles. Elles sont occupées par de nombreux locataires et appartiennent aussi à des neveux et nièces de la même veuve Bonnet, notamment Fleurie et Marie Tivard ou Jean-Marie et Claudius Moretton.

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Les maisonnettes dans l’impasse Bonnet devenus Rue des Chevaliers de Malte

Chacun doit faire ses besoins le plus tranquillement possible au fond de ce passage commun, dans le coin sud-est, fermé au-dessus de la rue des Ecoles par un grand mur d’une hauteur de plus de 2 mètres. Il domine le nouveau jardin public et soutient le jardin de Mademoiselle Venet. Comme tout chazellois de l’époque, chacun a aussi ses lapins, voire son cochon, à entretenir, le tout faisant grossir régulièrement un tas de fumier jouxtant un « water closet » aéré (selon l’expression d’un expert de l’époque). La situation dure depuis au moins 30 ans si bien que le passage est devenu l’utilitaire de tous, y compris de certains habitants de la cour adjacente qui n’ont pas non plus de WC. Chacun assure à son tour l’entretien du coin d’aisance par apport régulier de cendres pour recouvrir ses propres excréments (c’est la technique du « mille-feuillées »!).

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l’emplacement du mur de soutènement de l’impasse Bonnet au dessus de la rue des Ecoles

En plus, il semble qu’il y ait un petit escalier du côté de la rue des Écoles permettant au passant de venir aussi se soulager, l’endroit étant au minimum une de ces nombreuses pissotières qui agrémentent le centre-ville (il n’y a plus de survivants de cette époque mais de mémoire familiale, il y avait bien utilisation publique de cet endroit. Par un atavisme que seul le Farlot pourra expliquer, la pissotière n’a fait que se déplacer des années plus tard en direction de la cour du Château: l’homme pressé ou celui qui rentrait ou sortait de chez « le docteur » venait se soulager (parole de médecin: ce n’est pas un geste d’injure au praticien, c’est un reflexe humain très courant que l’on rencontre dans tous les cabinets médicaux et hôpitaux: on se soulage avant ou après, c’est selon! On remarquera qu’il n’y avait pas d’égalité des sexes dans la résolution de cette situation pourtant bien commune!) en face de sa porte d’entrée dans un coin formé par l’ex maison Pelletier et la maison suivante dans la rue des C. de M. Il prennait des risques car, quand Madame Gros, locataire du 1° étage, le découvrait, il recevait un verre d’eau! On trouve encore à cet endroit un petit bombement entre les murs des facades décalées).  

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Le  retrait du fumier et des déjections se fait à voiture pleine chaque trimestre par l’intermédiaire d’un agriculteur qui l’utilise comme engrais. Voilà la situation dans la cour du Château au sortir de la première guerre mondiale : au moins tous les locataires des immeubles provenant de la succession de Madame veuve Bonnet allaient donc faire leurs besoins au fond de l’impasse. Le 20° siècle était pourtant bien entamé et les usines connaissaient l’électricité et la vapeur!

Un début d’assainissement s’impose donc car la  municipalité s’émeut de la situation. Le mur du coté du jardin public suinte! La commission sanitaire locale (le Docteur Barban est au conseil municipal) décide d’interdire dans un premier temps l’écoulement sur la voie publique, côté rue des Écoles, des eaux ménagères et latrinales. On ne fait pas intervenir la commission d’arrondissement, l’utilisateur a bien évidemment le sens civique !

Ainsi, pour palier en partie à tous ces inconvénients, Gabriel Bonnal, propriétaire plus haut cité, fait construire par Claude Brosse, l’arrière-grand-père de l’entrepreneur d’aujourd’hui, une petite bâtisse couverte et fermée, adossée à la maison et au mur de clôture de Mademoiselle Venet. C’est une avancée considérable vers un « espace de discrétion » puisque désormais on peut se soulager entre trois murs et une porte! L’ensemble a une surface de 7 m2 75, est séparé en deux parties par une cloison médiane, chacune ayant une porte avec serrure. Tout irait donc bien, sauf sur le plan sanitaire, si cette construction ne gênait pas Monsieur Thiollier dont les entrepôts sont accessibles à ses engins avec un sens unique comportant une entrée du côté du château et une sortie sur l’impasse Bonnet : le passage se trouve réduit à 1 mètre 43! Il n’y a pas eu de permis ni d’autorisation officielle ou tacite. On va au procès. Des expertises sont mises en route. Un premier rapport est remis en 1922. La chose judiciaire traine et les lieux restent pendant ce temps-là en l’état.

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Plan reconstitué de 1925

En 1925, Victor Berne, alors propriétaire de l’hôtel du Centre, sis à cheval sur la rue de la Gare et la rue de Lyon (aujourd’hui totalement disparu, voir Chazelles-Histoire), diversifie son activité et propose à Monsieur Thiollier de lui acheter son fonds de commerce pour y développer au rez-de-chaussée un commerce avec entrepôt de pommes de terre et au premier étage une habitation, car il loge jusqu’à présent avec son épouse et ses deux enfants dans l’hôtel.

L’affaire est conclue en janvier 1925 et notre nouvel occupant hérite bien sûr des contraintes de l’impasse mais aussi de l’épineux problème des urines et fèces des habitués de l’endroit. En regardant le désormais magnifique jardin public orné des nombreux et beaux arbres plantés en 1905/1906 par son père Mathieu sous la municipalité Ferrier (avec les graines et boutures de son oncle Stéphane, le père mariste missionnaire en Nouvelle Calédonie qui avait notamment ramené l’araucaria), il a une idée de génie  qui, en quelques mois, va transformer les servitudes et nuisances issues des excrétats humains en plaisir, commodité et remerciements municipaux. Il propose à la municipalité Peronnet de prendre à sa charge l’impasse pour en faire une rue reliant la cour du Château au jardin public (on pourra même aller tout droit de la place Poterne, là où tout se discute, à la mairie, là où tout se décide). L’édile du moment est enthousiaste (la prise de conscience de l’état sanitaire des maisons et immeubles se fait jour avec le début des constructions collectives: on pense déjà à réhabiliter les tours du Château en immeuble, ce sera quelques années plus tard « la grande maison » sur la place) et l’affaire se mène à bon train d’autant que Monsieur Pelletier, l’ébéniste, abandonne ses droits sur le terrain. L’impasse Bonnet est achetée par la ville au début de l’année 1927 suivant délibération du conseil municipal. La vente est conclue par une indemnité et Victor Berne demande que la nouvelle voie devienne la Rue des Chevaliers de Malte. La pissotière « de fait » n’est plus. On installe les égouts.

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Acte de délibération du Conseil municipal et acte de vente de l’impasse

Dans le même temps, d’ailleurs, la propriété de Mademoiselle Venet est achetée par la Caisse d’Épargne de Montbrison. Elle y construit une agence : celle d’aujourd’hui.

Au fil des années Monsieur Pelletier est remplacé par un autre menuisier Monsieur Martin. Son atelier occupait toutes les petites maisons du côté Est de la rue, cachées par un grand mur sans ouvertures, aujourd’hui rabaissé. Victor Berne revend la maison d’habitation et l’entrepôt situé au-dessous à Monsieur Gouttenoire qui développe notamment un commerce d’aliments pour bétail.

La maison Bonnal et des entrepôts résiduels de Victor Berne donnant sur la rue des Chevaliers de Malte sont transformés entre 1941 et 1945. Ils deviendront l’habitation et le cabinet du Docteur Mathieu (primitivement installé à la grande maison, place Poterne) gendre de Victor Berne puis celles du Docteur Maisonneuve. Aujourd’hui la rue est devenue, très heureusement, un petit « domaine » toujours très propre et bien entretenu de la famille Brun et alliés.

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La magnifique cour du Château avec ses nombreuses transformations vue par un « oeil de poisson » (fish-eye). L’étal n’est justement pas loin!