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Jacques Rivoire est un paléographiste régional de grande classe. Malgré son âge, il continue à s’intéresser à tout ce qui a fait la vie d’hier, utilisant les mots les plus appropriés pour parler de ce quotidien qui nous entoure et tient ses racines dans un passé qui n’est pas si lointain si l’on se réfère à celle de notre tante commune Lucie, enfin la plus connue ! Il nous a raconté de façon très magistrale l’histoire du meuble dans le Lyonnais qui n’est probablement pas très différente de celle d’autres régions. On a eu un plaisir immense à écouter ce « jeune homme » plein de savoir et d’humour nous parler avec passion de choses de la vie bien banales mais qui sous son langage et ses yeux pétillants, son humour, prennent une autre dimension.

Le meuble lyonnais qu’il soit destiné à la petite bourgeoisie ou à la ferme est par destination un objet mobile qui va se perfectionner au fil du temps mais qui aura toujours la même destination : le rangement des habits, des objets de cuisine, la nourriture et les économies. Il fallait qu’il soit donc fermé pour mettre tous ces objets à l’abri et surtout au début du meuble : qu’il soit transportable, d’où son nom. Mobile, mobilier et meuble s’opposent ainsi à immobile, immobilier et immeuble.

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Dans la vie, le premier « meuble » que l’on offre à l’enfant qui nait est le berceau: ne l’oublions pas! Le menuisier au village le fabrique pour la maison.
Les  meubles primitifs vont être des coffres dans lesquels on met son nécessaire. La société moyenâgeuse, on l’apprend, n’était pas structurée comme aujourd’hui. Les villages étaient tout petits avec des maisons concentrées autour des églises et de nombreuses fermes éloignées du centre. Ainsi la plupart des familles possédaient une pièce dans une maison où elles mettaient notamment leur coffre. Si le ménage ne pouvait s’offrir cette « résidence secondaire », il pouvait mettre son coffre dans l’église. Cette habitude se retrouve dans l’église de Saint Médard-en- Forez où l’on trouve un coffre au fond de l’église. La plupart de ces coffres de campagne ont fini dans les écuries des fermes pour contenir l’avoine des animaux. Quelques beaux exemples de ces meubles existent encore.

cofTrès naturellement on est passé du coffre à la commode qui est devenue, dans l’habitation nouvelle, le coffre à tiroir pour ranger des objets de nature et de fonction différente. Cette transition s’est faite très progressivement à partir de Louis XIII. Elle prend différentes formes dont la classique commode en arbalète.

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Dans le même temps, apparaissent les bahuts à deux portes qui vont plutôt prendre place en salle de repas ou de cuisine servant à entreposer les éléments pour manger dont les assiettes. La commode prend alors toute sa place dans la chambre pour ranger le linge. La bahut « à pierre » lyonnais est un élément mobilier local fait d’un piétement en pierre taillée qui soutient le meuble recouvert d’une autre pierre taillée et polie. L’aspect est massif.

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Le bahut prend de la dimension et de la hauteur : il devient bientôt composé de deux corps superposés. Il s’orne à partir de Louis XIII de colonnades. On rentre dans le monde moderne où le meuble est un objet meublant et devient à la fois pratique et ornemental

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Les buffets à un ou deux corps apparaissent dans les salles à manger et viennent aider les «hommes- debout», sorte de petit bahut monobloc avec une porte en haut et une porte en bas séparées par un tiroir. C’est l’ancêtre de la bonnetière à une porte semi-ouverte et grillagée ou pleine.

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Les placards deviennent courants à partir de Louis XIV et les meubles prennent de plus en plus de place. C’est l’apparition du vaissellier qui devient une marque d’opulence où l’on expose sa vaisselle faite de faïence fine ou d’étain. L’horloge rentre dans la maison ; c’est la demoiselle qui « siège » en permanence en cuisine ou dans la salle à manger où elle peut orner le vaisselier.

accessL’armoire est l’aboutissement de l’ameublement à la maison. Elle va permettre d’entreposer tous les draps et va donc trouver sa place dans la chambre. On fabrique bientôt l’armoire pour chaque fille de la famille, elle y entreposera son trousseau, élément indispensable à un bon mariage. Elle est généralement fabriquée en bois de noyer, élément végétal important autour de la ferme. Il apporte l’huile, la nourriture et donc le bois. Cet élément mobilier est de grande taille car il va contenir l’ensemble des éléments de la literie familiale. Elle est importante car on ne fait que deux ou trois lessives annuelles en raison du respect de l’eau. On lave en eau courante, jamais dans la mare ou la boutasse, sources d’eau pour le bétail ou l’arrosage des plantations.

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On n‘oublie pas le pétrin ou maie dans notre région. C’est un meuble qui sert de table et est utilisé pour ranger le pain qui a été préparé pour la semaine.

cuisIl faut aussi mentionner ces meubles tout à fait particuliers et d’une grande fonctionnalité que sont les fauteuils à selles et ceux à sel. L’un était auprès du malade qui gardait le lit et lui évitait tout refroidissement à l’extérieur. Il permettait au médecin de l’époque d’affiner son diagnostic par l’évaluation de la quantité, de la couleur, de l’odeur et de la consistance des matières fécales et/ou des urines. Le fauteuil à sel était, lui,  destiné à conserver une quantité de sel suffisante pour l’usage quotidien et si possible plus, cette denrée étant soumise à l’impôt sur le sel: la gabelle. La grand-mère impotente qui ne bougeait plus était assise sur le fauteuil à sel, ainsi soigneusement caché.

accss chaBien sûr selon le niveau social on voit aussi apparaitre, les coiffeuses, les secrétaires à tiroir et à bureau, ceux à combinaison secrète où l’ébéniste déploie des trésors d’astuce pour rendre un tiroir inviolable sans le « truc » connu du seul propriétaire qui s’en sert de cachette.

Voilà, on aura fait le tour du mobilier usuel dans les maisons communes et les fermes  des Monts du Lyonnais, de son évolution régulière dans le temps, ce que l’on ne savait pas tous. Cette évolution logique est intéressante et se trouve en droite ligne de celle que nous adoptons aujourd’hui: il faut de plus en plus de place pour vivre! L’appétit est grandissant. Entre le Moyen-Âge et le XIX° siècle, on passe du simple coffre aux armoires et secrétaires. Ce petit tour à travers des objets quotidiens a quelquechose de didactique. Il nous fait réfléchir à la civilisation telle que nous l’avons développé. Il n’est pas étonnant ensuite de comprendre ce qui nous arrive. Le meuble, qui hier se gardait et se transmettait, devient un objet éphémère qui suit la mode sans forcément emprunter la voie de l’utilité, comme c’était le cas hier.

Une  partie de la conférence présentait des objets usuels rencontrés ici ou là, témoins de la vie d’hier. Nous les avons arbitrairement regroupé. Cela fait un autre article à venir.

mis en ligne avec l’autorisation du conférencier