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Gare la Vaccine – Triomphe de la petite Vérole. Estampe (source Gallica BNF.fr)

 En cherchant des renseignements sur la mort par assassinat en 1652 de Pierre de Jussieu, tué à coups de couteau par un Haut Forezien, je suis tombé sur l’histoire de Barthelemy Camille de Boissieu, un médecin  lyonnais qui avait été l’élève d’un célèbre botaniste aussi médecin diplomé de Montpellier: Bernard de Jussieu, parmi les autres de cette grande famille scientifique issue de Bessenay et Montrottier.

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Portrait de B.C. de Boissieu par son frère J.J. de Boissieu.

Barthelemy Camille de Boissieu est né en août 1734 à Lyon. Son père Louis Jacques de Boissieu, conseiller du roi , lieutenant du grenier à sel de Feurs et médecin à Lyon, est aussi agrégé au Collège de médecine de Lyon et de Montpellier. Il est originaire de Saint Germain Laval dans le Forez. Sa mère, Marie Antoinette Vialis, native de Saint Chamond était fille de moulinier pour soie.

Jacques de Boissieu meurt très tôt en 1740 quand son fils Barthelemy Camille a 6 ans. Il va ainsi être élevé par sa mère. Il va fréquenter le Séminaire de Saint-Irénée puis partir faire ses études de médecine à Montpellier où il obtient le diplôme de docteur en 1755. Il rencontre les plus grands médecins de l’époque dont Sauvages et Jussieu. Il arrive à Lyon en 1756 où il est aussitôt reçu au Collège de médecine de la ville, bénéficiant des avantages que lui procurait la qualité d’agrégé de son père décédé. Il y  complète son savoir auprès du Dr Potot. Il se rend aussi à Paris pendant 1 an pour compléter son perfectionnement et finalement revenir à Lyon comme agrégé où il s’installe pour exercer avec son maitre de stage,  Rue de l’Enfant qui pisse (devenue la Rue Lanterne : car un feu était installé dans une tour de rempart située à l’extrémité nord de cette rue donnant un peu de lumière à cette entrée dans le Lyon d’avant la Révolution). En 1762 il est envoyé avec le non moins célèbre médecin lyonnais, le Dr Pestalossi, à Mâcon par l’intendant général de Lyon de l’époque Jacques de Flesselles [1] pour tenter de stopper une épidémie meurtrière de rougeole et /ou de variole, les deux affections virales étant souvent apparentées à l’époque, car pouvant coexister chez un même individu. La mise en application de principes simples visant à aérer les lieux par de grandes ouvertures, à limiter le nombre de couchages dans les lieux où les malades étaient plus généralement entassés que séparés, à  balayer régulièrement les sols, en enlever les détritus promptement, à bruler les pansements usagés dès leur ablation, à éviter de laver à grande eau les sols pour diminuer l’humidité, à rendre hermétiques les fermetures de seaux hygiéniques, à changer souvent le linge de corps des patients ainsi que les matelas et les couvertures, à augmenter le volume des salles de soins, à préférer les cheminées aux calorifères, à utiliser tous les moyens possibles pour renouveler constamment l’air des chambres : il propose même pour cela de créer sous chaque lit une bouche d’aération amenant l’air pris à l’exterieur, amène une nette amélioration de l’état sanitaire de la ville.

Enfin il préconise l’utilisation de nitre en poudre, équivalent à la poudre à canon, pour réduire l’air vicié. Cette poudre grossière est jetée avec précaution et en petite quantité sur du charbon rougi. Cette méthode a pour but de réduire l’alcalinité de l’air qui est la constante des milieux infectés. Il y rajoute des substances aromatiques, fruit de son apprentissage avec les botanistes comme les de Jussieu.

La réussite de son travail à Mâcon est telle que sa réputation ne cesse de grandir. En 1767, il rédige une dissertation sur les antiseptiques qui lui vaut un prix de l’Académie de Dijon. Il est alors à nouveau appelé par Mr de Flesselles pour se rendre à Chazelles-en-Forez en 1769 afin de résoudre une autre épidémie meurtrière qui sévit depuis quelques temps dans cette petite ville du Forez.

En 1770, il est enfin couronné par le 1° prix de Dijon pour son travail sur les méthodes thérapeutiques rafraichissantes et échauffantes dans des maladies variées. Il ne profitera pas malheureusement de son prix puisqu’il meurt en décembre 1770 d’une pleurésie à 36 ans.

Cette histoire nous autorise à penser que Chazelles avait déjà une grande importance probablement économique avant la Révolution probablement déjà en raison de sa production de chapeaux. Il n’est pas concevable de voir autrement l’injonction faite à Camille de Boissieu par Mr de Flesselles Intendant général de Lyon de rejoindre Chazelles-en-Forez pour y traiter une épidémie meurtrière. Il ne s’agissait pas de peste. Toutes sont répertoriées et 1768/69  ne sont pas des années connues pour cette affection. Il s’agit plus certainement de cette fameuse endémo-épidémie régionale qui sévissait sur la région lyonnaise, montbrisonnaise, retrouvée précisément notamment à Saint Laurent de Chamousset et associant variole et rougeole tout à la fois ou séparément, deux affections virales ayant des complications similaires et souvent mortelles graves : l’encéphalite.

Nous nous sommes donc penchés sur les registres paroissiaux de l’époque pour déterminer par les tables de naissance de mariage et de décès l’impact réel de cette épidémie sur la population de Chazelles entre 1767 et 1771, soit un an avant le début probable des évènements médicaux avec un suivi sur 5 ans.

Les chiffres sont formels : le sommet de l’affection se situe en 1768 avec le recensement de 100 morts coïncidant avec une chute des mariages à 5 dans l’année. Il s’agissait d’une population d’âge moyen et de travailleurs dont de nombreux chapeliers.

Nous vous présentons en courbe l’effet de cette épidémie sur la vie civile de cette cité chapelière. Il faut tenir compte de l’effet de 100 morts/année associés aux 80 l’année suivante mais en fait groupés sur une période inférieure à 12 mois dans une population d’un peu plus de 2000 habitants. Cela fait un taux de près de 10% de perte dans la population active.

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On rejoint les conclusions des études sur les « crises démographiques » qui sont une caractéristique de l’Ancien Régime. Elles apparaissent tous les 10 à 15 ans sous forme d’épidémie ou de période de famine. L’évènement tue en quelques mois jusqu’à 10 à 20% de la population active indépendamment de la mortalité infantile toujours élevée à cette époque. Le nombre de naissances diminue comme celui des mariages. La  reprise de la vie normale intervenant au bout d’un à deux ans, la mortalité descend tandis que les mariages prennent de l’ampleur.

C’est à ma connaissance une première étude sur le retentissement démographique d’un évènement de santé bien signalé et repéré à Chazelles-sur-Lyon avant la Révolution. Ce travail permet d’affirmer que cette ville avait une grande importance au regard des institutions lyonnaises: on envoie sur place les sommités médicales de l’époque. Il montre aussi l’impact sévère d’une épidémie sur la vie d’un village. Le retentissement de tels évènements est durable et marqué, portant sur l’ensemble de la vie sociale avec une mortalité nettement aggravée allant de pair avec un taux de naissance  ralenti et durable et une chute des mariages. Il faut plusieurs années au village pour retrouver son équilibre [2].

Le monde a-t-il si bien changé que cela ? On retrouve beaucoup de similitude avec le retentissement socio-économique des épidémies de grippe que nous subissons annuellement à notre époque entrainant le ralentissement de l’activité lié aux arrêt de travail et l’augmentation de la mortalité malgré une médecine totalement transformée qui ne se contente plus de courants d’air pour gérer les épidémies !

[1] Jacques de Flesselles est né à Paris en 1730 d’une famille picarde et est mort  assassiné puis décapité devant l’Hôtel de ville à Paris le 14 juillet 1789.  Il a été intendant en Normandie, en Auvergne et à Lyon, avant de devenir maire de Paris. Ce fût la première tête  promenée au bout d’une pique, juste après la prise de la Bastille. C’est une des premières victimes de la Révolution française.

[2]   Belisaire. La population française sous l’Ancien Régime.

Pour revoir l’exposé sur les crises atténuées du XVIII° siécle.

Les-crises-atténuées-du-XVIII°-siècle