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On connait peu l’histoire sociale de la chapellerie à la fin du 19° à Chazelles, lorsque les grandes fabriques de chapeaux se sont imposées face aux multiples artisans. Il est très vite apparu une différence énorme entre des petites structures employant 5 à 10 chapeliers et les grosses usines qui ont très rapidement embauché des centaines d’ouvriers.

Antoine Vacher, cégétiste de la première heure lorsque le syndicat de la Chapellerie se rallia avec la CGT en 1907, a créé, dans les années  précédant la 1° guerre mondiale, la CFTC Chapellerie en 1913, branche dissidente puis syndicat autonome. Son nom est inscrit sur une plaque de rue à Chazelles. On a retrouvé un de ses articles (malheureusement découpé sans date mais avec un morceau du titre du journal) écrit avant la guerre plus haut citée et retraçant la vie ouvrière à Chazelles à cette époque. Il nous a été donné de le consulter. Celui-ci a été publié dans la « Chronique du Sud-Est », un journal lyonnais fondé en 1901 par Joseph Vialatoux  avec Marius Gonin,  des amis lyonnais.  Le journal devient la Chronique sociale en 1909, ce qui permet donc de situer l’article avant cette date. Comme de plus il n’est fait mention que du syndicat des chapeliers, on peut  situer cet écrit avant 1907. On découvre que l’ambiance de travail n’est pas plus calme que quelques décennies plus tard. C’est un bon tableau de la vie à Chazelles avant 1900. On retiendra la plupart des paragraphes de cette longue revue de l’industrie chapelière  dans sa capitale française de l’époque.

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« Notre camarade Vacher, ouvrier et président du groupe d’études, à Chazelles, déjà bien connu de nos lecteurs, nous envoie cette intéressante causerie sur l’industrie du chapeau. Nous la signalons à tous nos camarades et spécialement aux correspondants de la Fédération, comme un exemple des études et monographies qu’ils devraient et pourraient nous envoyer sur la vie économique, sociale et professionnelle qui les entoure et à laquelle ils participent.

Un peu d’histoire locale.

Chazelles est une petite ville ouvrière de 6000 habitants, dont la principale industrie est la fabrication du chapeau.

L’origine de cette industrie est très ancienne à Chazelles. Elle y a été apportée, selon toute vraisemblance par un commandeur au XIV° siècle. Chazelles, en effet, possédait une commanderie des chevaliers de Saint Jean de Jérusalem. Ces chevaliers, qui devaient passer plusieurs années en Palestine pouvaient étudier, sur place, la plupart des industries orientales. Or le foulage, qui sert encore aujourd’hui à la fabrication des chapeaux, est un procédé dont se servaient les Orientaux pour fabriquer leurs tentes en poil de chameau. Nous trouvons, dans de vieux documents qui nous ont été fournis, un legs fait à une fondation par Jehan Poma, cousturier de Chazelles (*), daté du 25 octobre 1463, qui indique l’existence de la chapellerie à Chazelles à cette époque ; la somme de 5 livres, montant du legs, est, en effet, fixée sur une boctique ou boutique, située à Chazelles ; et ce mot de boutique est encore employé par les ouvriers chazellois pour désigner un atelier ou une usine.

Au XVII° siècle, la fabrication des chapeaux avait déjà une grande extension. La fondation de St Jacques le 4 septembre 1683 en est la preuve ; ses règlements nous apprennent que pour devenir maitre-chapelier, il fallait faire un apprentissage de trois ans et payer une somme de 3 livres au maitre qui s’en chargeait.

Pendant la période révolutionnaire, la prospérité se ralentit. Voici quelques prix de façon payés aux ouvriers par chaque chapeau, l’an II de la première République : un chapeau cadet,  8 sous ; un chapeau mi-homme, 9 sous ; un grand chapeau, 10 sous.

Pendant les premières années du XIX° siècle, l’industrie chapelière ne fut pas très florissante. A Chazelles, la première société de secours mutuels fut fondée en 1839 : elle existe encore sous le nom de Grande Société ; elle a rendu d’importants services à la population, surtout en 1870-71, époque où elle comptait plus de 700 adhérents.

Vers 1848, commença, pour l’industrie des chapeaux, une période de prospérité qui dura jusqu’à 1883. Le foulage se faisait dans des petits ateliers de 8 ou 16 hommes La plupart des patrons de ces petits ateliers travaillaient pour le compte de grandes maisons ; d’autres vendaient directement leurs produits ; leurs ouvriers n’étaient pas astreints à la discipline des usines et jouissaient d’une grande liberté.

Premiers conflits

Survint la grève de 1883 dite grève des fouleurs, sur une question de tarif. Les fouleurs étaient groupés en syndicat, bien que la loi de 1884 n’eut pas encore donné l’existence légale à ces associations. Ce syndicat, qui avait la défense désintérêts professionnels, voulut obliger à travailler au tarif général deux patrons qui travaillaient au-dessous de ce tarif. Les patrons fermèrent leurs ateliers, et l’un des plus gros industriels installa une machine à fouler. Les hommes furent remplacés par des femmes.

A l’occasion de ce fait, qui a eu une si grande portée sociale, morale et économique par la suite, il est important de remarquer la grosse faute que commettent les ouvriers d’une même profession en se groupant en catégories différentes suivant le travail qu’ils font, au lieu de former un seul groupement. Nous avons dit que les ouvriers fouleurs étaient syndiqués ; les ouvriers approprieurs (catégorie d’ouvriers chapeliers finissant les chapeaux que construisent les fouleurs) étaient groupés aussi, mais séparément. Quelle fut, dès lors, la tactique employée par les patrons dans ce conflit ? Persuader aux approprieurs qu’ils avaient des intérêts différents de ceux de leurs camarades, semer la division et la haine entre les ouvriers ; avec cela ils étaient sûrs de vaincre, et c’est ce qui arriva. La même tactique fut employée en 1894, lors de la grève des approprieurs : on leur opposa les fouleurs.

Le règne de l’usine

Après la grève de 1883 commença la disparition des petits ateliers de foule. L’industrie tendit de plus en plus à être monopolisée par quatre ou cinq des grands ateliers, qui ne tardèrent pas à être transformés eux-mêmes en vastes usines. Les malheureux fouleurs furent obligés d’envoyer leurs filles, leurs sœurs et même leurs femmes à l’atelier, faire le travail qui leur revenait. Une crise terrible s’en suivit. Les ouvriers, réduits à des salaires dérisoires, se placèrent comme ils purent. A mesure que les fouleurs chassés par la machine, devenaient moins nombreux, les approprieurs voyaient leur nombre grossir ; les ouvrières garnisseuses aussi devenaient plus nombreuses. En 1892, les deux catégories résolurent de fusionner en un seul syndicat puissant. A leur tour, les patrons se syndiquèrent. L’état des esprits était tendu ; un conflit était inévitable.

Au mois de janvier 1894, le renvoi d’une dizaine d’ouvriers, que le patron d’une usine congédiait parce qu’ils étaient trop vieux pour faire son travail, faillit l’amener. Le bureau du syndicat convoqua une réunion générale de ses adhérents qui décidèrent la grève dans cette usine. Le lendemain un arrangement intervint et la grève fut évitée momentanément.

Au mois d’avril de la même année, une transformation intérieure d’atelier chez le même patron provoqua la grève évitée au mois de janvier. Elle fut décidée, en assemblée syndicale, pour l’atelier en question, qui fut mis à l’index ; elle ne devint générale que du fait des patrons eux-mêmes, qui voulurent se solidariser avec leur collègue à l’index et prièrent leurs ouvriers de quitter l’atelier. La grève dura sept semaines, sans violences (à part quelques vitres cassées par des gamins). Le syndicat ouvrier ne fut pas démoli complètement comme le désirait le syndicat patronal mais la caisse fut vidée. Tout fut mis en œuvre pour déterminer les ouvriers à abandonner le syndicat ; mais on n’y put réussir complètement et le syndicat vit toujours, se relevant peu à peu. Quelques temps  après, le syndicat patronal fut dissout.

Pendant ces dernières années, l’industrie de la chapellerie a été relativement prospère, grâce aux chapeaux de paille qui donnent du travail une partie de l’été.

Suit une description sommaire de la fabrication du chapeau selon les étapes bien connues que l’on peut retrouver dans ce diaporama. L’auteur y confirme l’utilisation de poils arrivant par paquets ayant déjà subi les préparations du découpage et du secrétage avec l’introduction de mercure.

Les affaires et les salaires.

Chazelles fabrique plus de deux millions de chapeaux chaque année et fait environ pour 7 millions de francs d’affaires. Chazelles envoie ses produits dans les cinq parties du monde : les affaires d’exportation se concluent en majeure partie, sur le marché de Paris, souvent par l’entremise d’agents chargés de la vente.

L’Italie fait une forte concurrence pour le chapeau de laine ; l’Angleterre pour le chapeau melon dit « mat anglais » ; l’Autriche pour le chapeau velours. Sans les droits de douane, les marchés seraient envahis par le chapeau italien.

Chazelles fabrique des chapeaux de toutes sortes : feutre, laine, paille, chapeaux d’hommes, de femmes et d’enfants de toute qualité et de tout genre.

Les salaires des ouvriers sont très irréguliers. Tel ouvrier qui gagne 5 à 6 francs par jour à une époque de l’année, ne gagnera plus que 1 Fr. 50 ou 2 francs à une autre époque. La moyenne de l’année pour la généralité des ouvriers adultes est de 3 francs par jour.

Le travail, à Chazelles, qui est très bien organisé au point de vue de la mutualité laisse à désirer au point de vue syndical. Mais nous espérons que sur ce point aussi les ouvriers chazellois sauront oublier les divisions qui les séparent et au fond desquelles il n’y a que des préjugés.

A.Vacher.

(*) il s’agit d’une information inédite à ma connaissance et que l’on ne trouve pas dans les « classiques » de l’histoire de Chazelles (sauf à me tromper). Si quelqu’un connait cela, ce serait gentil de m’en dire plus avec si possible la référence.

 

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extrait CP(collection S. Berger), sortie d’usine (Provot)