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Le latin était la langue quasi universelle lorsque l’Empire Romain régnait sur un monde qui se limitait presque au pourtour du bassin méditerranéen mais s’étendait tout de même du Maroc et l’Espagne côté ouest, à la Turquie, la Jordanie et une partie de l’Arabie à l’est. En Gaule, cette langue écrite et parlée s’était imposée à la suite de la conquête du pays par « Roulio Kaézar »… prononcé par Numérobis!

Dans cette immense contrée, qui sera plus tard la France, on parlait entre indigènes avec un dialecte celtique qui  pourrait s’appeler le gaulois ou le gallique. Mais celui-ci n’a pas laissé de traces et a disparu, mis à part quelques plombs ou plats gravés avec un alphabet emprunté. C’était en fait une langue parlée, très rarement écrite, formée de plusieurs versions selon les régions. On peut y ranger probablement le breton bien que cette langue ait survécu alors que le gallique est mort. Il a toutefois laissé quelques mots empruntés aussi par les romains et que l’on retrouve aujourd’hui dans notre français notamment dans des noms d’animaux comme daim, suie, mouton ou l’activité agricole comme charrue, souche ou tonneau. Notre langue d’aujourd’hui dérive d’un latin vulgaire employé par les soldats et marchands mélangé au gallique parlé pour traiter avec la population locale : la tête de Cicéron l’écrivain est le « caput » quand celle des résidents en Gaule devient « testa ». Le francien transitoire se forme progressivement par une contamination du gallique dans le latin et inversement. Reste que le latin est la langue officielle écrite au moins jusqu’au 5° siècle et entretenu ensuite, après les invasions barbares, par des hommes d’église, des poètes et des érudits qui, figeant cette langue en transcrivant les ouvrages romains, n’est finalement jamais morte comme on l’entend souvent dire en parlant d’elle!

D’ailleurs les églises, les hauts lieux historiques regorgent de ces phrases latines utilisées depuis des siècles qui forment souvent autant de proverbes. Il en est de même sur les stèles mortuaires, les tombes et plus généralement les cimetières. Le latin y devient un lien entre le monde des morts et celui des vivants grâce à un message qui interpelle. Celui qui est sous terre s’adresse au visiteur, lui qui est sur  terre, avec un message fort car il ne veut pas rester discret.

« QVOD EDI BIBI MECVM HABEO QVOD RELIQVI PERDIDI » – « Ce que j’ai mangé, ce que j’ai bu, je l’ai emporté avec moi. Ce que j’ai laissé sur la terre, c’est perdu pour toujours »

On trouve aussi sur certaines tombes romaines des épitaphes très courtes de type « c.q.f.d. »  comme « NF. F. NS. NC. » pour « Non Fui. Fui. Non Sum. Non Curo » – « Je n’ai pas été. J’ai été. Je ne suis plus. Je m’en fiche »: une traduction de Claude Gagnière dans « Pour tout l’or des mots ». Bouquins, 1997.

L’épigramme mortuaire a perduré à travers les siècles sous des formes variées qui sont souvent là pour rappeler au passant le sort qui l’attend demain:

-ainsi sur la tombe de Dom Alcuin à Saint- Martin-de-Tours, on trouve :

« Quod nunc es fueram, famosus in orbe, viator,
et quod nunc ego sum, tuque futurus eris.
Delicias mundi casso sectabar amore,
nunc cinis et pulvis, vermibus atque cibus.
Quapropter potius animam curare memento,
quam carnem, quoniam haec manet, illa perit. »

« Ce que tu es aujourd’hui, voyageur, je l’ai été, et connu dans le monde,
et ce que je suis aujourd’hui, toi aussi tu le seras un jour.
Je poursuivais les plaisirs du monde d’un amour inutile,
aujourd’hui cendre et poussière, et nourriture des vers.
Voilà pourquoi, souviens-t’en, il faut soigner son âme
plutôt que sa chair : celle-là demeure, celle-ci périt. »

-et que l’on lit aujourd’hui dans la langue écrite des cimetières sous de très nombreuses formes : « Passant, arrête-toi… » « Ami, souviens-toi… », etc…

Jules Troccon, poète forezien, chansonnier, enterré à Chazelles, aurait tant voulu que l’on appose sur sa tombe : «  Ici git Jules Troccon. Beaucoup le sont mais peu le disent », une autre façon de « vivre » encore en provoquant. Il n’a pas été suivi par la famille !

A Saint Denis sur Coise au début du siècle (?), le Conseil municipal a décidé aussi un jour d’interpeler le passant en inscrivant sur le linteau du portail d’entrée, cette phrase célèbre, dans une version française traduite du latin

  « HODIE MIHI, CRAS TIBI » 

 » Aujourd’hui à moi, demain à toi. »

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C’est une épitaphe que l’on trouve sur de très nombreuses sépultures romaines et qui est  une adaptation d’un verset biblique du Siracide  (38, 22), dans un chapitre consacré au deuil, où un père dit à son fils d’observer le deuil, de le pleurer pendant 2 jours, puis de se consoler de son chagrin, car « un coeur abattu perd toute vigueur ». Le chagrin « ne sert à rien au mort, et fait du mal au vivant ». Le texte complet est le suivant:

« Memor esto judicii mei, sic enim erit tuum; mihi heri  tibi hodie » que l’on traduit ainsi « Souviens-toi de ma sentence qui sera aussi la tienne: moi hier, toi aujourd’hui »

La particularité à Saint-Denis, c’est que l’on retrouve l’épigramme en français: cela surprend. La version latine, moins explicite, est par contre largement utilisée dans beaucoup de cimetières, de chapelles, sur des stèles ou des tombeaux . C’est le cas à Villers-le Lac dans la chapelle des Bassots…

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Villers-le Lac-chapelle des Bassots

sur le monument aux Morts de la guerre de 1914-18 à Saint Rémy-au-Bois

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Saint Rémy-au-Bois

On peut citer de très nombreux autres cas comme le cimetière de Valenciennes ou ceux de Boncourt ou Sorcy Saint-Martin. La liste est longue.

Des artistes ont fait des gravures ou des sculptures sur le même thème.

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Jan Van der Bruggen…

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…dans un cimetière de Terracina, en Italie

C’est une façon de rappeler à Jean qui rit, qu’il pleurera à son tour demain.

Mais c’est aussi une façon de suggérer au passant de continuer à vivre du mieux qu’il peut et le plus longtemps possible. A traduire par un « Carpe diem » en quelque sorte!

C’est, de même, un rappel du « Memento mori » des Romains qui doit inquiéter l’homme assuré de sa puissance et de son invincibilité car la mort sera, quoi qu’il arrive, plus forte.

On trouve bien sûr aussi dans cette phrase les images métaphysiques chrétiennes de la futilité de la richesse sur terre et de la fuite du temps. Elles incitent à une vie exemplaire pour affronter sereinement le Jugement Dernier.

Les mots qui frappent sont accompagnés de feuilles de chêne qui symbolisent l’éternité et la durée. de flammes qui évoquent la vie mais aussi le moyen de marcher dans les ténèbres: des lampes pour les morts dans cette entrée de cimetière (?). Enfin on y trouve un crâne et des fémurs: ces os sont l’image de ce qu’il reste du corps après qu’il ait été traité par la terre.

Si vous traversez Saint-Denis-sur-Coise, passants, arrêtez-vous devant ce cimetière et lisez en haut du portail. N’oubliez pas aussi de pousser la porte pour y voir aussi le très beau caveau de la communauté religieuse qui a servi le village depuis longtemps.

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Monument funéraire des religieux (pères et soeurs)

...et en bonus le reportage de FR3 Rhône-Alpes du 25-10-2016