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En dehors du monument commémorant les morts de la guerre de 1870-71 et qui a fait l’objet d’un article récent, Chazelles possède deux autres ouvrages à la mémoire des grandes guerres du siècle dernier. Nous parlerons sous peu de celui qui se trouve au cimetière de la commune et que beaucoup de gens ignorent. Aujourd’hui nous évoquerons celui que tous les chazellois connaissent et qui se trouve dans un angle du jardin public.

C’est une oeuvre tout à fait remarquable : elle a été réalisé par Joanny DURAND en 1924 (?) sous un des mandats  d’Etienne Peronnet maire de Chazelles entre 1919 et 1940.

L’artiste.

portrait de Joanny Durand en provenance de  http://www.forez-info.com/images/stories/encyclo/joanny.jpg

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C’est un célèbre sculpteur forézien né à Boën en 1886  qui a fait une très belle carrière à Paris après avoir été élève puis professeur à l’école des Beaux-Arts de Saint-Etienne. Il est mort en 1956 à Sainte Agathe la Bouteresse dans sa dernière demeure-atelier où il s’est retiré après sa vie parisienne. La commémoration des soldats morts pour la guerre de 1914-18 l’a révélé avec un style très particulier mettant souvent en exergue les malheurs que provoquent les guerres plutôt que la vaillance des guerriers, l’arrogance des coqs, la puissance de feu des armes. Il entre aussi une bonne part de symbolisme rappelant l’origine et la nécessaire unité de la nation. Il n’est pas rangé dans la liste des artistes pacifistes comme l’est son confrère Picaud avec le monument de Saint Martin d’Estreaux qui en est un exemple flagrant  avec ses inscriptions « Si tu veux la paix, prépare la paix » ou « Maudite soit la guerre et ses auteurs ! » ou encore « Des innocents au poteau d’exécution » car ce ne sont pas ses phrases. Mais il représente dans beaucoup de ses œuvres la grande tristesse que provoque la guerre avec des visages sur lesquels il ne manque que les larmes. Ces monuments sont d’ailleurs encore plus expressifs par temps gris et sous la pluie.

À Chazelles.

L’œuvre de Chazelles est tout à fait caricaturale de ce sentiment. Il faut regarder longtemps ces visages de femmes probablement veuves qui pleurent mais doivent aussi rassurer et protéger ces petits orphelins qui cherchent leur père. L’un a arrêté de jouer avec son petit cheval et contemple les restes paternels sous la forme d’un casque, élément suffisant pour rappeler les méfaits des guerres.

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Un autre bien plus petit veut embrasser et caresser sa maman en pleurs.

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On est très loin des images belliqueuses et glorieuses que veulent offrir généralement ces monuments pour l’époque, tel celui de Saint Symphorien avec son coq vainqueur presque arrogant ou de celui de Saint Galmier avec ses scènes de guerre très expressives.

On trouve toutefois deux médaillons de métal incrustés dans deux colonnes délimitant le groupe des personnages et rappelant la guerre. Sur l’un c’est une épée brisée, lame en haut, tenue par une main ferme et entourée de branches de chêne englandé, symbole de la force et du civisme, avec le texte suivant « QUORUM PARS MAGNA FUI » soit « Où je n’ai eu que trop de part ». Il s’agit d’un morceau de phrase écrite par Virgile dans l’Énéide «quaeque ipsa miserrima vidi, et quorum pars magna fui »  que le poète attribue à Énée racontant aux siens les scènes d’horreur au cours du désastre de Troie auquel il a malheureusement participé.

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Sur l’autre c’est un casque supporté par la crosse d’épaule d’un fusil sans canon entouré de branches d’olivier avec leurs fruits, symbole de la paix, de la gloire et de la prospérité, avec le texte suivant « ENSE ET ARATRO » soit « par l’épée et par la charrue » (c’était notamment la devise du Maréchal Bugeaud). Cette expression signifie qu’il faut servir son pays en temps de guerre par son épée et en temps de paix par les travaux de l’agriculture. Nous ne sommes pas très loin, au moins dans le premier médaillon, des idées du courant artistique pacifiste signalé plus haut et stigmatisant les horreurs de la guerre.

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Au pied du monument au-dessus du piédestal on trouve les armoiries de Chazelles avec le lion protégeant la porte d’entrée de la ville qui est symbolisée par la tour. Les stries verticales gravées dans la pierre précisent la couleur (code pour le N. et B.) de l’émail de l’écu : gueules (rouge).

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Enfin l’épitaphe « 1914 -Chazelles à ses morts regrettés-1919 »  est inséré entre deux représentations en bronze de la croix de guerre instaurée à la fin de 1914. Il convient de signaler que cette croix  est une création laïque conçue par une République séparée de l’église depuis 1905 et qui rappelle la croix des catholiques mais veut et doit être pour tous une décoration, un honneur officiel rendu aux combattants. Il faut concilier, dans une guerre où toute la nation est concernée, les différentes familles d’esprit autour d’un des symboles classiques du sacrifice : la croix.

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 En dehors de Chazelles.

Joanny DURAND a sculpté de nombreux autres monuments où l’on retrouve ce même style décrivant la tristesse de la guerre.  Celui de la Fouillouse comporte une femme debout tenant son  enfant sur l’avant-bras gauche tout à fait semblable à celle décrite pour Chazelles : le petit enfant veut aussi consoler sa maman. À Leigneux, il montre le triste spectacle d’un vieux couple d’agriculteur pleurant les morts de le la guerre, la vie à venir étant représentée par un probable petit orphelin qui se recueille. Plus loin à Villié-Morgon on retrouve, taillées dans la pierre, des femmes seules entourées d’enfants en bas-âge. L’artiste provoque même en posant à nouveau un casque vide sur un berceau de nourrisson.

Ailleurs sur d’autres monuments comme à Sail sur Couzan, il symbolise l’héroïsme du poilu mort pour la patrie et gisant mort.  Jeanne d’Arc et un chevalier lui rendent un adieu aux armes. À Boën, il réalise deux monuments : l’un classique dans le cimetière communal avec un soldat en tenue de combat, arme au repos qui a été d’ailleurs été repris en Haute-Marne à Froncles et l’autre autrefois devant le mur de la halle (démolie plus tard) et aujourd’hui déplacé : ici c’est l’allégorie à la Patrie avec  un Vercingétorix et un « poilu » encouragés par une « France » très féminine, casquée et ailée. On retrouve ce même chef gaulois sur le monument de Thiers : là, il prête son épaule à un soldat harassé.

Pour conclure.

On peut contempler d’autres oeuvres de ce sculpteur et notamment à Saint Etienne: il a réalisé celui dédié aux élèves, professeurs et personnel du Lycée Claude Fauriel  morts pour la France en 1914-18 et situé devant celui-ci, il a participé à la construction du fameux  hôtel Subit-Gouyon de la rue Richelandière. Joanny DURAND pourrait avec ses sculptures alimenter de nombreuses pages du site de PHIAAC d’autant que l’artiste a été aussi écrivain, côtoyant Jules Troccon, ce poète forézien né à Chazelles dont nous vous parlerons un jour, bien sûr.

Nous nous contentons par ces quelques lignes d’en rappeler la mémoire, de le remercier pour cette œuvre monumentale unique et originale qui a permis d’ancrer dans les mémoires le souvenir douloureux des guerres du XX° siècle. Le chazellois, se promenant, verra peut-être désormais sous un regard nouveau cette œuvre devant laquelle tellement de personnes  se sont recueillies.