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Orgue Dunand 1967

A trois décennies d’intervalle, au XX* siècle, deux curés bâtisseurs ont légué aux Chazellois un élément important du patrimoine de leur cité.

Dès 1931, Henri Planchet a contribué au mouvement de construction d’orgues pour les paroisses de la région : mouvement qui ne doit rien au hasard mais à des aspirations tournées vers l’avenir faisant une large part à la culture religieuse comme laïque.

A contre-courant de ses concurrents, la Manufacture Michel-Merklin et Kuhn bénéficiait de l’excellente réputation de son fondateur, Joseph Merklin (Oberhausen 1819/Nancy 1905). Afin de répondre plus avantageusement à la demande, certains manufacturiers, à Lyon comme ailleurs, utilisaient surtout le zinc dans leur tuyauterie au lieu de l’alliage éprouvé étain-plomb. La maison Merklin exportant jusqu’au Vatican ses instruments ne pouvait pas pratiquer la sous-qualité.

La tendance de l’époque était l’orgue symphonique dans lequel le timbre des tuyaux tend à se rapprocher de celui des instruments de l’orchestre, constituant ainsi l’extension de l’orgue romantique de la fin du XIX° siècle. Toute la difficulté était alors de ramener à une vingtaine de jeux un instrument qui doit en comporter environ 40 pour être authentique. Si la disposition des 21 jeux retenus indique un réel discernement, le fait de disposer d’une tuyauterie de cette qualité sur une tribune sans aération, comme de retenir la transmission pneumatique fragile mais à la mode, constituait dès le départ la perspective certaine d’avaries sévères. Tel quel, il a créé le fond sonore des cérémonies religieuses jusqu’en juin 1965, date à laquelle est intervenue une panne générale de la transmission.

Ont partagé les claviers de cet instrument comme organiste attitrés ou occasionnels : le frère Darbourey (véritable virtuose issu du Conservatoire de Lyon jusqu’en 1951), mais aussi Marie-Antoinette Bourne, Henri Ferlay et Paul Joubert. 

Les connaissances musicologiques acquises depuis font désigner ce type d’instrument comme orgue mondain proche de l’orgue de cinéma (orgue de Gaumont Palace démantelé depuis). On admettra honnêtement que cette étape était nécessaire.

Installé en juillet 1963, Henri Vanel, successeur de Joseph Perrin, héritait d’une double contrainte : restaurer complètement l’église dans un état préoccupant avec une configuration intérieure inadaptée au culte participatif décrété au Concile de Vatican II et réviser totalement l’orgue dont la transmission était sujette à des pannes répétées, ce qui rendait la tâche difficile à Marie-Antoinette Bourne et ses deux jeunes assistants.

Lancés fin juillet 1965, les travaux ont entrainé la fermeture de l’église au culte jusqu’en mars 1966.

L’orgue, sur lequel veillait une discrète commission paroissiale réunie par Henri Vanel, a été entièrement démonté dans la 2° quinzaine d’aout sur les recommandations du manufacturier Dunand et celle des conseillers Henri Ferlay de Saint Etienne et Jean Bonfils de Paris. Pour replacer l’intervention totalement désintéressée de ce dernier, il est utile de rappeler qu’il était l’ami de Henri Ferlay mais aussi de la famille Bonnal de Chazelles et en particulier de Gabriel, son camarade de conservatoire. Les membres de la commission présents à la tribune lors du démontage des sommiers ont été unanimes pour décider de l’installation du futur orgue au chœur, rejoignant ainsi Monsieur Dunand et Jean Bonfils. Les effets de la condensation en tribune étaient tels qu’il eut été irresponsable d’exposer le futur orgue à de tels risques.

Mais un changement de localisation de l’instrument, impliquant une modification fondamentale de ses caractéristiques, a conduit aux dispositions qui vont suivre.

L’orgue devait sonner d’après la nouvelle acoustique avec un autre caractère sonore. Après réflexion, un retour aux timbres fondamentaux de l’orgue français fut ainsi adopté ainsi que le choix d’une transmission fiable : la solution de la mécanique multi centenaire (dont la maintenance est sans surprises).

Outre l’amélioration des possibilités sonores, le buffet, dont la justification est de protéger tuyaux et sommiers de la poussière et d’équilibrer le rapport sonore des premiers (penser au bafflage des haut-parleurs), devait s’intégrer le plus habilement possible au fond du chœur. Par bonheur Monsieur Dunand avait tracé un schéma en se souvenant de ses voyages d’études en Suisse et en Scandinavie. Ainsi entre le buffet de Chazelles et celui de Saint Pierre de Genève, il existe une réelle ressemblance (hors dimensions et décoration).

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Orgue Saint Pierre de Genève

En France dans les années 60 on a vu la multiplication des buffets à la fois fonctionnels, simples et harmonieux : basilique de Marienthal/Hugueneau, abbaye de Solesmes, Saint-François de Thonon les Bains, Saint-Rémi de Forbach mais aussi Saint-Charles de Saint-Etienne, Saint-Genest-Lerpt et Chazelles en bonne place. Les organistes voyageurs découvrent toujours des buffets neufs de cette esthétique bien que les buffets copies d’anciens soient d’actualité : Kolding au Danemark et plus curieux encore au Munster de Bâle ‘cathédrale calviniste) où le manufacturier Mathis a construit un très grand instrument neuf dans un buffet simpliste aux lignes parfaitement rectangulaires. Toutefois l’examen attentif du buffet indique une sophistication que l’écoute de l’instrument vient confirmer. Le rapport entre les jeux des 4 claviers et du pédalier est stupéfiant de netteté. La tendance futuriste des buffets s’observe sur l’orgue Kreuker de l’Alpe d’Huez, l’orgue Giroud-Nonnet des Deux-Alpes, le grand instrument Thomas de la cathédrale de Monaco et celui du temple Saint-Jean de Wissembourg. Ici, les façades sont structurées par des lames de résine translucide et illuminées par des LED de couleurs variables.

L’histoire de la reconstruction à Chazelles continue le 27 novembre 1966 par l’arrivée des éléments porteurs du buffet et de la console. Il se poursuit par le montage de la transmission et sommiers avec Maurice Trompier de la Maison Dunand puis par la construction du buffet par le menuisier Crozier et s’achève par la pose et l’harmonisation des 1016 tuyaux sonnants (lien à venir: un autre article sur l’évolution de la composition de l’orgue suivra) par Monsieur Dunand lui-même. Ce travail est d’une rare difficulté et exige une oreille hors-pair en plus d’une concentration éprouvante. Pour se soustraire aux bruits de la circulation, Monsieur Dunand et son aide procédaient de nuit.

Les semaines de février 1967 furent riches pour l’organiste débutant resté auprès de Marie Antoinette Bourne. Pour elle, le caractère tout nouveau de cet orgue représentait une rupture réelle avec ses habitudes. Cette rupture s’est faite par une ouverture d’esprit qui a certainement contribué à la sérénité des nouvelles conditions de la fonction d’organiste.

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Détails de l’orgue Dunand de Chazelles sur Lyon.

C’est à l’office de 8 heures, le dimanche 21 février que les paroissiens ont entendu pour la 1° fois leur orgue retrouvé. Dans sa communication Henri Vanel avait indiqué deux points de nature à susciter leur générosité : les travaux pour l’église et pour l’orgue étaient simplement les deux volets d’un même projet et le nouvel instrument interviendrait désormais à tous les offices et non plus seulement à la « grand-messe » du fait de la formation d’uu organiste supplémentaire. Le samedi 3 mai suivant a eu lieu le concert d’inauguration au cours duquel sont intervenus dans l’ordre : Marie-Antoinette Bourne, Henri Ferlay, Antoine Rivoire et Maurice Durret : programme qui faisait la part belle à la fonction d’accompagnement tout en révélant les potentiels offerts par les timbres nouveaux pour certains auditeurs : luminosité, clarté et possibilités de contrastes (concerto n°4 de Händel). (On peut regretter aujourd’hui qu’aucun programme de ce concert n’ait été archivé)

Entre 1969 et 1988, l’orgue de Chazelles a servi le talent de plusieurs organistes renommés ; Paul Couëffe de Lyon avec son fils trompettiste, Wolfgang Karius de l’église allemande de Paris, Jean Wallet de Nice, Louis Arsac de Cernay en Alsace, Louis Robillard de Lyon et Jean Dekyndt de Saint-Etienne. Durant cette période, la chorale paroissiale, dont la direction avait été reprise par Antoine Rivoire en 1971, a donné régulièrement des concerts au cours desquels l’orgue intervenait en soliste. Il y a eu un moment fort en 1975 quand Antoine Rivoire s’était entouré de Yvan Catex, Cecile Martin (Saint-Etienne) et de son adjoint pour la plus grande satisfaction du public nombreux ce soir-là.

Après avoir été apprécié par nombres d’organistes et évalué dans le temps, cet orgue incite à un bilan qualitatif. Il constitue pour le patrimoine culturel de la région un élément essentiel du fait de ses qualités :

-rationalité de sa conception, qualités sonores qui font que, partant du jeu le plus doux jusqu’à la combinaison la plus puissante, tout se succède dans une logique musicalement sans faille tout en permettant des intensités intermédiaires et multiples.

-l’environnement acoustique favorable qui permet aux timbres de porter et de révéler les nuances d’un jeu subtil.

Incontestablement, c’est un excellent instrument de travail. A l’examen récent, en juin 2015, son état, 48 ans après sa reconstruction au chœur, est incontestablement meilleur que celui de l’ancien orgue en 1962 lors des débuts comme organiste du signataire de ces lignes.

La période de construction révélée par le buffet typé des années 65-70 correspond au retour de la créativité au service du répertoire de haut niveau. Ce courant de facture d’orgue n’est pas de nos jours remis en question au cours des restaurations effectuées comme Marienthal en Alsace ou Saint-Charles à Saint-Etienne. Avant 30 ans certains de ces instruments pourraient être classés aux Monuments Historiques.

Ces réalités tant connues des défenseurs du patrimoine de Chazelles, il ne fait aucun doute qu’un jour bientôt, leur vigilance se portera sur cette partie méconnue te leur histoire, de leur culture. Culture rime avec ouverture et c’est bien ainsi que se mobiliseront les compétences et les soutiens nécessaires. « Orgue en France », association nationale présidée par Philippe Lefebvre organiste de Notre Dame de Paris, a initié en 2012 le Jour National de l’orgue….

Alors pourquoi pas cette journée, un jour à Chazelles ? Son orgue aura bientôt été rénové depuis 50 ans !

Jean-Louis Fichet
Membre de la Société Bach de Liepzig
Membre de l’Association « Orgue de France »
Consultant auprès de la Fédération régionale
« Decouverte des Orgues d’Alsace »

Cet article a été publié avec l’autorisation de l’auteur que nous remercions.