Cimetière, avenue des Tilleuls, la Neylière…, ces lieux et bien d’autres encore, Bernard Capo les a parcouru.  Cet auteur dessinateur de bandes dessinées a abordé pendant quelques semaines  avec les jeunes habitants dépendant de la CCFL  les techniques de dessin, la création de planches de BD notamment. Cette action était portée par la communauté de communes de Forez en Lyonnais, dans le cadre d’une convention de développement de l’éducation aux arts et à la culture qu’elle a signé avec la Drac et l’Education Nationale.

Il nous livre sa vision d’un Chazelles apparemment tout à fait ordinaire mais qui l’a en fait, comme d’autres lieux alentours, beaucoup marqué. Il l’a écrit. Son style est remarquable; je vous invite à travers quelques petits récits à le découvrir. En quelques mots, il sait tracer des années d’une histoire dont il s’est informé. L’oeil du dessinateur est là et nourrit les mots d’images. 

Le texte est agrémenté d’images de PHIAAC.

SIX PIEDS SOUS TERRE, JOJO, TU CHANTES ENCORE (Jacques Brel)

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   Parmi tous ses établissements scolaires, Chazelles compte un collège Jacques Brel. Je ne sais pourquoi il a été baptisé ainsi (les élèves connaissent-ils d’ailleurs le chanteur belge ?), mais j’avoue avoir été heureux de savoir le Grand Jacques présent ici. Je suis depuis toujours un admirateur inconditionnel de celui que je considère comme le plus talentueux des ACI (auteur-compositeur-interprète) francophones, peut-être à cause de cette magnifique désespérance qui lui faisait mordre la vie à pleines dents (qu’il avait fort longues, au sens propre comme au figuré !). Et pourtant il n’y a guère de ses chansons qui ne parlent de la mort comme d’une fatalité consentie. Pour ma part, je suis plutôt partisan de l’aphorisme de Woody Allen :

« Ce n’est pas que j’ai peur de mourir, je veux juste ne pas être là quand ça arrivera. »

    Je ne sais si c’est du fait d’être « brélomane » que je suis devenu « taphophile », amoureux des cimetières, hypogées, sanctuaires, catacombes, ossuaires et autres jardins du souvenir. Rien de morbide là-dedans, nulle trace de nécrophilie, simplement un goût romantique pour ces lieux de repos et de « sérénitude », si je peux me permettre ce néologisme à la mode, et un intérêt esthétisant pour l’Art funéraire. Nombreuses sont les nécropoles-musées qui regorgent de trésors lapidaires, croix ouvragées, calvaires, caveaux, enfeus, cinéraires, cénotaphes, simili-temples antiques – m’as-tu-vu, je te vois !-, tombes modestes ou catafalques pompeux, cippes aux noms illisibles, rongés par le temps et les mousses lithophages.

    Qui ne connaît pas le célébrissime cimetière du Père-Lachaise, cette « ville de sépulcres » comme l’appelait Victor Hugo, un des sites les plus visités de Paris ? Qui sait qu’il doit son nom au révérend jésuite François d’Aix, seigneur de la Chaise, ligérien né à Saint-Martin-la-Sauveté, près de Boën-sur-Lignon, pas très loin d’ici ? Qui a eu l’occasion de se rendre à Loyasse, ce petit bijou muséal planté sur la colline de Fourvière à Lyon ?

    Voilà pourquoi en arrivant dans la cité farlote, sous le beau soleil de cet automne indien, je suis allé voir son cimetière. Première constatation : celui-ci se situe au plus haut de la ville, et il faut entamer une jolie grimpette pour monter, non pas au ciel, mais à son antichambre. Autre constatation : la rue séparant le vieux cimetière du nouveau porte le nom d’Isidore Ducasse, qui pourrait être celui d’un autochtone lambda si ce n’était le pseudonyme du comte de Lautréamont, le fameux poète surréaliste, lequel, dans ses « Chants de Maldoror », écrivait :

« Fossoyeur, il est beau de contempler les ruines des cités ; mais il est plus beau de contempler les ruines des humains ».

Charmant adage tout à fait approprié à ces lieux. Je n’ignore pas non plus que le mot « ducasse » signifie « fête foraine » dans le Nord de la France, ce qui ajoute un brin d’humour (noir) au nom de cette rue !

    Me voilà errant à la découverte des tombeaux où reposent maintes grandes figures locales, feus chapeliers et consorts, dont la dernière demeure dénonce souvent une aisance ostentatoire, mausolées élégants, panthéons cossus, caveaux pompeux aux pompes funèbres. J’admire quelques beaux exemples de statuaire funéraire, femmes éplorées, anges psychopompes, vierges en majesté, calvaire céphalophore, et je pense à la supplique sétoise de Brassens :

« Mon caveau de famille hélas ! n’est pas tout neuf
Vulgairement parlant, il est plein comme un œuf, »

    Mais le grand choc vient de la vision de l’imposant mémorial « à nos morts regrettés » des guerres passées, gravé de plus de 280 noms, dû au sculpteur Rosset (en fait il y a deux exécutants, mais si le nom de Rosset est lisible car incrusté de noir, celui de son confrère est à peine décelable : Rigollet.

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Et là on peut se demander si cette discrétion est le résultat d’un gommage volontaire, vu le manque de sérieux de ce patronyme sur un monument aussi empreint de solennité !). Il est gardé par une belle statue de femme au sourire mélancolique signée Cochet. La liste mortuaire donne les noms des soldats tués en 39-45 (une vingtaine seulement) et reprend celle des poilus de 14-19 déjà lue sur le monument aux morts de la rue Bazin et dans la chapelle dite « des soldats » de l’église Notre-Dame. Il paraît que ces énumérations ne sont pas tout à fait identiques, puisqu’il y aurait 26 patronymes en plus ! Ce qui m’a frappé d’emblée, c’est que certains sont analogues : par exemple on y dénombre 8 Moulin, dont 3 sont prénommés Joannes et un Joanny. Difficile de s’y retrouver. Je comprends pourquoi les Farlots se reconnaissaient surtout à leur pseudonyme patoisant : le p’tit Cabiot, Tchit-Popée, l’Couéssé , qui prenait souvent un caractère ironique, voire égrillard : Cul-de-casse, Pisse-prompt, Six-fesses !

    Ne connaissant pas le prénom Joannes inusité dans mon Berry natal, j’ai voulu en savoir plus : Joannes était un haut fonctionnaire romain de la ville de Ravenne, élu empereur d’Occident en 423 sous le nom de Jean l’Usurpateur. L’empereur d’Orient Théodose II, refusant cette nomination, marcha sur la ville et fit prisonnier Jean, lequel sera exécuté deux ans plus tard. Sa monnaie (le solidus) gravée d’un chrisme (monogramme de Jésus-Christ) tend à prouver qu’il s’était converti à la religion chrétienne. Ce prénom, orthographié aussi Joanny, a été très répandu dans les années 1900 (voir Joanny Durand, le sculpteur), en particulier dans le nord-est de la France et dans le Lyonnais.

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    Pour finir mon exploration tombale, j’ai été rendre hommage à un personnage renommé, dont la stèle s’orne en relief d’un visage pogonophore quelque peu sévère : celui du sieur Jules Troccon, « poète forézien, président du caveau stéphanois «  (sic), instituteur, écrivain et amoureux du vin, auteur de pièces de théâtre et de chansons vigneronnes, ce qui démontre qu’à l’opposé de son nom il ne l’était pas tant. Épatant, non ? J’ai retrouvé dans une revue cacochyme un poème de notre félibre, dont je vous livre un extrait :

« Et mon cœur battait, battait, battait,
Non, non, mon cœur, tu n’es pas mort,
Mais l’enfant qui jouait au bord
De l’eau sonore
Est mort. »

Monsieur Troccon n’avait pas toujours le vin gai !

 

DES TILLEULS ET DES AÏEULS 

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    Avez-vous déjà entendu parler de la paréidolie ? Voilà un mot bizarre pour définir une particularité psychique tout aussi bizarre : il s’agit de la faculté de deviner dans des formes confuses telles que nuages, taches, rochers, vieilles souches, etc., des images précises, le plus souvent de nature humaine ou animale (tête en relief sur le sol de la région martienne de Cydonia, visage christique sur un mur humide, rocher dit l’éléphant dans la forêt de Fontainebleau, stalagmite de la Vierge à l’enfant dans la grotte des Demoiselles, il existe des milliers d’exemples). C’est une sorte de jeu que tout un chacun s’amuse à pratiquer en regardant le ciel ou les rochers marins, sans pour cela user de produits hallucinatoires !

    Cet incipit m’amène à parler des tilleuls de la rue éponyme. Qui soupçonnerait en passant à côté de ces arbres anodins qu’il s’agit de vénérables centenaires ? En voici l’histoire :

    Le 3 juillet 1905, la loi de séparation des Églises et de l’État est votée ; elle est promulguée le 9 décembre et entre en vigueur le 1er janvier 1906. À l’époque Chazelles a pour maire le chapelier Jules Ferrier qui vient d’entamer son deuxième mandat de 4 ans. Il avait son « château » Boulevard du Midi, lequel jouxtait alors le vaste parc de la cure.

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   Je ne sais si celui-ci faisait de l’ombre au jardinet du château, mais il semble d’après les dates que notre édile n’attendit point la future loi pour récupérer l’espace presbytéral et faire abattre le haut mur qui le ceignait. Il fit ensuite appel à  l’horticulteur local Mathieu Berne pour créer un jardin public digne de la ville.

   C’est ainsi que le pépiniériste planta de nombreux arbres, dont les grands cèdres actuels, ainsi qu’un araucaria, essence rare rapportée de Nouvelle-Calédonie par son frère, Stéphane Berne (pas celui de la télé, qui n’a pas d’e final !), missionnaire mariste . Il ajouta un grand nombre de tilleuls le long de la voie nouvellement ouverte, laquelle fut baptisée  prosaïquement rue des Tilleuls. C’est cette même année que fut inaugurée l’école des filles, bel exemple d’Architecture Art Nouveau, devenue beaucoup plus tard la maison des associations « les Tilleuls », comme il se doit.

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   Je suis passé maintes fois près des six patriarches, derniers survivants de la Belle Époque, et chaque fois j’ai observé leurs nodosités protubérantes, leurs troncs malingres, leur écorce valétudinaire. J’y ai ainsi décelé quelques charmantes images paréidoliques : chatte endormie avec ses chatons, visage boursouflé de Quasimodo, silhouette de moai (statue) de l’Île de Pâques, gros hibou borgne engoncé dans une échancrure…

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    Badaud nonchalant, arrête-toi deux minutes devant ces respectables aïeuls, fantômes en sursis redoutant la venue prévisible des tronçonneuses municipales, épées de Damoclès des temps modernes. Toi aussi, j’en suis sûr, tu y découvriras les fruits de ton imaginaire. À cueillir et à déguster sans modération !

DEVINETTE : MONSIEUR ET MADAME ÉSIE ONT DEUX FILLES…

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    Parmi mes quelques défauts (taphophile, brélomane, cruciverbiste, amateur d’ana et subséquemment auteur de BD), je suis atteint (oh, légèrement) de syllogomanie, c’est-à-dire que j’accumule depuis des décades tout un tas de documents de toutes sortes, mais qui s’avèrent parfois (parfois) très utiles dans mon métier. C’est ainsi que j’ai retrouvé récemment dans mon capharnaüm paperassier une brochure intitulée Loire-Forez, éditée par le Comité départemental du Tourisme de Saint-Étienne et datée de 1979. Quelle surprise en la compulsant de découvrir qu’on y indiquait l’existence à Chazelles d’un… Musée de l’Océanie !!!

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    Renseignements pris, ce musée existe bien, mais il est situé en fait près de Pomeys, au-dessus de Saint-Symphorien, au lieu-dit la Neylière. Là existait un château bâti au XIVe s. par une famille irlandaise, les O’Neill, dont le nom francisé en Néel (courant en Loire) donna le toponyme Néelière, puis Neylière. Ce castel fut acheté en 1850 par les Pères Maristes, une congrégation religieuse appelée aussi Société de Marie. C’est ici que le fondateur de ce phalanstère clérical, Jean-Claude-Marie Colin (dit Cadet car le plus jeune de sa fratrie) écrivit les « Constitutions de Marie » qui, approuvées par le Saint-Siège, devinrent les règles officielles des Maristes. Un espace muséal lui est consacré.

    En 1810, ce jeune vicaire, natif de Saint-Bonnet-le-Troncy dans le Rhône, avait rencontré au Grand Séminaire Saint-Irénée de Lyon un certain Jean-Marie Vianney, le futur curé d’Ars, et Marcellin Champagnat, ligérien né à Marlhes, qui fonda l’Ordre des Frères Maristes, voué à l’instruction scolaire. Lors de mes interventions dans certaines écoles de Chazelles et des environs, j’avais remarqué la présence de grands portraits de cet ecclésiastique au physique de jeune premier hollywoodien. Je me suis souvenu avoir possédé dans ma collection de bédéphile un album contant sa vie, titré « le Père Champagnat »  (édité par Fleurus en 1952 dans la série « Belles Histoires Belles Vies ». Scénarisé par l’abbé Jean Vignon, il était illustré par un de mes dessinateurs favoris, Robert Rigot, à qui l’on doit, outre de nombreuses hagiographies, une série à succès « Frédéri le gardian ». Il y a une vingtaine d’années, cet artiste s’était installé dans ma ville de Bourges, où il est mort sans que j’ai eu l’opportunité de le rencontrer, et je le regrette amèrement.

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Stéphane Berne, (1856-1923) né à Chazelles-sur-Lyon, père mariste à Nouméa, curé de Bourail, fondateur de l’Asile Saint Léonard qui recueillait notamment les bagnards en fin de peine.

    Dès leurs débuts, les maristes furent des missionnaires zélés dont le terrain d’évangélisation fut le Pacifique, zone encore très peu connue à l’époque, en particulier la Nouvelle-Calédonie, Vanuatu, Wallis, Futuna, Tonga, etc… En plus de quelques martyres, ils rapportèrent de leurs voyages des milliers d’objets votifs et autres.  En 1971, le père Patrick O’Reilly (irlandais lui aussi et ethnologue de surcroît) créa le Musée de l’Océanie, mini-Musée de l’Homme, modeste certes, mais dont les pièces avaient un intérêt exceptionnel, vu leur rareté. Fermé pour restauration pendant plusieurs mois, il est rouvert depuis peu et se visite gratuitement, guidé par un père Mariste marrant, uniquement le dimanche à 15 h. Soyez à l’heure ! On peut y admirer des masques extraordinaires, la flèche faîtière d’une case kanak ainsi que son talé, chambranle de porte androcéphale, un tiki des Marquises, de nombreux tapa, ces étoffes peintes à base d’écorce battue (tapée?) du mûrier à papier ou de l’arbre à pain, diverses armes en bois (les îliens du Pacifique – qui ne l’étaient pas toujours – ne connaissaient pas le métal).

    On y traverse l’étroite soute reconstituée d’un navire d’époque, avec ses cabines ascétiques, peut-être la « Delphine » qui, partie du  Havre la veille de noël 1836, emporta quinze mois durant les huit premiers prosélytes vers l’inconnu (l’un d’eux mourut pendant cette odyssée). Un espace voué à la marine aborigène possède des jolies maquettes de pirogues à balancier, ainsi qu’une étonnante machine d’imprimerie qui servit à éditer les premières bibles en langue vernaculaire de chaque île océanienne.

     Un dépaysement garanti et pas cher en plein cœur des Monts du Lyonnais !

(solution : PAULINE ET MÉLANE)

 Bernard Capo

(avec l’autorisation de l’auteur)

site de l’auteur: http://www.bernardcapo.fr/